La question de la légitimité de la violence d’État est au cœur des débats depuis la mort de George Floyd aux États-Unis et les manifestations contre les violences policières qui ont suivi. En France, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a provoqué la controverse en citant le sociologue allemand Max Weber pour défendre l’usage de la force par la police.
La théorie de weber sur la violence légitime de l’État
Dans son article influent de 1919, « La politique comme métier », Max Weber explore en profondeur le concept de l’État et de son monopole sur la violence légitime. Selon Weber, l’État est défini par sa capacité unique à exercer la force de manière légitime, c’est-à-dire qu’il détient l’autorité exclusive d’utiliser ou de sanctionner l’utilisation de la force afin de maintenir l’ordre public et d’appliquer les lois. Toutefois, Weber souligne que pour que cette violence soit considérée comme légitime, elle doit être strictement encadrée par un système juridique bien établi qui en régule l’application. Ce cadre juridique doit être conçu de manière à prévenir les abus de pouvoir, garantissant que l’utilisation de la force par l’État reste proportionnelle et justifiée par la nécessité de maintenir l’ordre et de protéger les citoyens.
Controverses et clarifications autour de l’usage de la force par la police
Le ministre de l’Intérieur français, Gérald Darmanin, a invoqué la théorie de Weber pour défendre les actions de la police, déclarant dans une interview de juillet 2020 que les forces de l’ordre ne devraient pas être contraintes de subir des violences sans pouvoir réagir. Selon Darmanin, cela justifie l’usage de la force par la police en certaines circonstances. Cependant, cette interprétation de Weber a été largement critiquée par les experts, qui arguent que Darmanin simplifie à l’excès et détourne le concept de violence légitime. Ces experts soulignent que, d’après Weber, bien que l’État détienne le monopole de la violence, son utilisation doit toujours être encadrée par la loi et doit rester un dernier recours. L’usage de la force doit être proportionnel à la menace et strictement nécessaire pour maintenir ou restaurer l’ordre public. La théorie de Weber n’offre donc pas un chèque en blanc pour l’utilisation de la force mais impose au contraire des restrictions rigoureuses pour éviter son utilisation abusive ou disproportionnée.
L’Interprétation moderne de la violence légitime selon les experts
Jean-Louis Fabiani, sociologue renommé et professeur à Sciences Po, met en avant une interprétation prudente de la notion de violence légitime selon Max Weber. Il critique l’usage généralisé de cette théorie pour justifier toutes formes d’usage de la force par la police. Selon Fabiani, Weber insiste sur le fait que la violence exercée par l’État doit être strictement encadrée par des règles, des lois, et des principes éthiques fondamentaux. Cette violence doit être appliquée de manière modérée, proportionnelle aux menaces réelles, et avec un discernement rigoureux pour s’assurer qu’elle reste le dernier recours en vue de rétablir l’ordre public. Dans cette perspective, Gérald Darmanin, en citant Weber, semble négliger ces nuances importantes et présente la violence comme une norme et parfois même comme une nécessité incontournable, une interprétation qui, selon Fabiani, détourne et simplifie la pensée complexe de Weber sur la violence légitime.
La recontextualisation historique de Weber par les philosophes
Laurent Jaffro, philosophe éminent, insiste sur la nécessité de comprendre la citation de Weber dans le contexte historique et politique de son époque pour en saisir pleinement la portée. Il souligne que Weber a écrit ses travaux sur l’État et la violence légitime juste après la Première Guerre mondiale, une période marquée par des troubles politiques et la montée du totalitarisme en Allemagne. Pour Weber, la violence légitime n’était pas une fin en soi mais un moyen crucial de défendre la démocratie contre des forces destructrices. Jaffro rappelle que Weber était profondément critique de l’utilisation de la force par la police et les forces armées, qu’il voyait comme des outils susceptibles de devenir des instruments de répression si non régulés avec soin. Weber alertait déjà dans son œuvre « Économie et société » sur les dangers que ces fonctionnaires armés représentent pour la liberté politique, une mise en garde contre le risque de voir la violence d’État se transformer en oppression.
La sensibilité de la violence d’État en France
En France, la question de la violence d’État revêt une acuité particulière, exacerbée par des événements récents tels que les manifestations contre les violences policières et le mouvement des Gilets jaunes. Ces épisodes ont mis en lumière les tensions existantes entre les forces de l’ordre et certains segments de la population, générant un débat national sur les limites de l’usage de la force autorisée. Le sentiment d’injustice et de disproportion dans l’usage de la force par la police a alimenté une méfiance croissante envers les institutions étatiques chargées de la sécurité. Les images de manifestations violemment réprimées, de l’usage controversé de lanceurs de balles de défense et de gaz lacrymogène, ont suscité une indignation publique et ont appelé à une réévaluation des protocoles d’engagement des forces de l’ordre. La situation en France sert ainsi de point de cristallisation pour les débats sur les droits civils, la surveillance démocratique et l’éthique de la gouvernance.
Contrôle démocratique et limites de la violence, selon Hannah Arendt
Hannah Arendt, dans son exploration des dynamiques de pouvoir et de violence, souligne l’importance cruciale du contrôle démocratique sur la violence d’État. Dans son article de 1970, “Réflexions sur la violence”, elle argue que bien que la violence puisse être un outil nécessaire pour maintenir l’ordre et faire respecter les lois, elle doit impérativement être encadrée par des mécanismes de contrôle politique. Arendt avertit que sans ces gardes-fous, la violence peut devenir un outil oppressif, échappant au contrôle de ceux qui l’ont instaurée et se retournant potentiellement contre eux. Elle prône donc une approche où la violence est non seulement réglementée, mais aussi constamment surveillée pour s’assurer qu’elle reste proportionnelle et alignée avec les principes démocratiques. Arendt met en avant la nécessité d’une transparence accrue et d’une responsabilité directe dans l’exercice de la violence par l’État, pour éviter que celle-ci ne dégénère en abus de pouvoir ou en répression indue.
En conclusion, la légitimité de la violence d’État, soutenue théoriquement par Max Weber, doit impérativement être encadrée par des lois strictes et une surveillance démocratique pour prévenir les abus. Les événements récents en France et aux États-Unis mettent en évidence les risques de dérives lorsque le contrôle fait défaut. Il est crucial de maintenir un équilibre entre le maintien de l’ordre et le respect des droits fondamentaux, en assurant transparence et redevabilité. La gestion prudente de la violence légitime est essentielle pour préserver la confiance publique et la stabilité démocratique, soulignant ainsi l’importance de l’engagement citoyen dans le processus de surveillance et de régulation de l’usage de la force par l’État.